Cinéma : la discrimination raciale fait rage sur nos écrans

La mort de George Floyd aux États-Unis a créé d’importants mouvements de contestations contre le racisme et les violences policières. Dans le monde du cinéma, Hollywood se fait souvent épingler pour son manque de diversité. Mais certains films américains s’inspirent de la réalité et dénoncent ces actes.

La violence envers les minorités et la discrimination aux États-Unis prend une ampleur stupéfiante avec le décès de George Floyd, un Afro-Américain tué par un policier blanc. Son cas n’est pas isolé, que ce soit aux États-Unis ou en France, les violences policières persistent. Le cinéma s’emparent de ces sujets. En France, il y a eu le superbe Les Misérables de Ladj Ly.

Le cinéma noir américain reste souvent méconnu sur notre territoire, mis à part les films réalisés par des blancs lors de la Blaxpoitation (courant du cinéma américain des années 1970 où les personnages noirs sont stéréotypés comme Black Caesar, le parrain de Harlem de Larry Cohen). Pourtant, à Hollywood, les films inspirés de l’Histoire des Afro-Américains sont nombreux, de l’esclavage à la ségrégation en passant par les violences policières. Inspirés de faits réels ou scénario fictif, ces films sont d’une puissance incroyable et souvent difficiles à regarder. 

Queen & Slim de Melina Matsoukas (2020)

Slim (Daniel Kaluuya) et Queen (Jodie Turner-Smith) dans Queen & Slim. DR : Universal Pictures

Un rendez-vous amoureux via une application de rencontre entre deux jeunes Afro-Américains. Ils se font arrêtés pour une infraction mineure au Code de la route. La situation dégénère de manière tragiquement banale.

Deux personnes noires, un policier blanc et un contrôle, on sait déjà la fin que va prendre cette scène. Mais Mélina Matsoukas a choisi un angle différent. Le policier se fait abattre par Slim (Daniel Kaluuya), un employé de magasin, en légitime défense. Alors pourquoi fuir ? Slim veut se rendre instantanément. C’est Queen (Jodie Turner-Smith) qui décide de prendre la fuite, car en tant qu’avocate, elle le sait pertinemment : leur couleur de peau ne leur accordera aucunes circonstances atténuantes. 

Ils prennent la route et pendant leur périple, réalisent qu’ils sont activement recherchés. Les images des évènements sont diffusées partout. On ne voit que l’acte de Slim. Le policier n’était pas dans l’angle de la caméra de surveillance lorsqu’il les menaçait. Aux yeux de tous, ils apparaissent comme coupables. Pourtant, ces images leur apportent un immense soutien de la part de la population noire. Ils ont le sentiment que les violences, dont ils sont quotidiennement victimes, sont désormais punies. 

C’est le premier long métrage de Mélina Matsoukas, connue pour être la faiseuse de clips favorite de Beyoncé, Rihanna ou encore Lady Gaga. Dans ce film, elle nous transporte à travers les États-Unis dans des paysages qui rappellent l’esclavage. Un road-movie à la dimension politique, avec un côté Thelma et Louise, dans une Amérique raciste. Et au milieu de cette tragédie, une histoire d’amour. 

The Hate U Give de George Tillman Jr (2018)

Starr (Amandla Stenberg) dans The Hate U Give. DR : Twentieth Century Fox

Starr (Amandla Stenberg) est témoin de la mort de son ami d’enfance, Khalil (Algee Smith) tué par un policier blanc, lors d’un contrôle de police. Starr doit trouver sa voix et se battre pour que justice soit faite, malgré les nombreuses pressions de sa communauté. 

Adapté du roman du même nom d’Angie Thomas, le film s’ouvre sur un père qui explique à ses enfants comment se comporter pendant un contrôle de police : « reste calme, même si la situation est stressante », « garde toujours tes mains bien visibles »… Lors de cette discussion, Starr a 9 ans, Seven 10 ans et Sekani 1 an. En l’espace de quelques minutes, le décor est posé. 

Après la mort de Khalil, Starr veut que le policier qui a tué son meilleur ami d’enfance soit condamné. Dans son quartier, la population réclame la justice mais dans son lycée privé, fréquenté majoritairement par des blancs, certains sont emphatiques envers le policier blanc et sa famille. Starr ne comprend pas, mais tente de rester calme pour ne pas être assimilé à une fille du « ghetto ». 

Ce qui fait encore plus monter la colère de Starr est l’acharnement des gens qui ne connaissaient pas Khlalil sur son passé. Il vendait de la drogue mais personne ne se demande pourquoi il a plongé dans le trafic. Starr, elle, le sait. Sa mère avait besoin de revenus et sa grand-mère, atteinte d’un cancer, de soins. Khalil avait prit le seul job disponible dans le quartier : vendre de la drogue pour le King (Anthony Mackie). The Hate U Give traite avec brio de l’injustice raciale et est un véritable plaidoyer pour rendre justice à une population opprimée par sa couleur de peau. 

BlacKkKlansman : J’ai infiltré le Ku Klux Klan de Spike Lee (2018)

Flip Zimmerman (Adam Driver) et Ron Stallworth (John David Washington), les deux policiers qui vont partager la même identité et infiltrer le KKK. DR : Universal Pictures

Pendant les années 70, les grandes villes des États-Unis sont empreintes à plusieurs émeutes raciales. Ron Stallworth (John David Washington) devient le premier officier Noir américain de Colorado Police Department. Il va tenter de faire changer les choses et se fixe pour mission d’infiltrer le Ku Klux Klan. 

Ce n’est pas nouveau, Spike Lee est un réalisateur engagé. Avec BlacKkKlansman, il frappe encore une fois, un grand coup en s’attaquant au suprémacisme blanc. Dès le début, on est dedans : « Inspirée de p***** de faits réels ». Spike Lee utilise les noms des personnes ayant existé comme David Duke (Topher Grace), l’ancien responsable national du Ku Klux Klan. 

Si le film est inspiré de faits réel, il a aussi fait écho à l’actualité. Le tournage a débuté en septembre 2017, un mois après les événements de Charlottesville où un manifestant d’extreme droit a foncé avec sa voiture dans une foule pacifiste anti-raciste, tuant alors une jeune femme, Heather Heyer. Spike Lee a intégré des extraits vidéos de la manifestation et a rendu un bel hommage à Heather Heyer. Dans le film, on retrouve aussi des discours de Donald Trump, signe d’une prise de position de Spike Lee contre le Président américain. Avec ce choix, le réalisateur montre que Trump incite à la haine, puisqu’il ne condamne pas entièrement ces actes.

D’autres images montrent que le racisme fait entièrement partie de l’histoire des États-Unis. Spike Lee utilise des extraits de Birth of a Nation de D.W Griffith, film considéré comme un blockbuster à l’époque. Par sa technique, ce long métrage est vu comme l’un des films les plus important du cinéma américain mais il est surtout extrêmement raciste et a fait naître le Ku Klux Klan. Spike Lee mélange avec justesse des faits historiques avec l’actualité des États-Unis. Il parvient à dénoncer le racisme dans son pays, tout en y ajoutant une dose d’humour, là où il faut. Le film a permis au réalisateur de recevoir son premier Oscar en 2019 pour le meilleur scénario adapté.

Récemment, Spike Lee a sorti un court métrage sur sa page Twitter Will History stop repeating itself ?  (L’histoire va-t-elle arrêter de se répéter ?), pour dénoncer les violences policières.

Détroit de Kathryn Bigelow (2017)

Fred (Jacob Latimore) et Krauss (Will Poulter) dans Détroit. DR : Mars Films

Détroit, Michigan 1967. Basé sur des faits réels, le film se centre sur une des opérations policières les plus sombres des États-Unis. En pleines émeutes, un groupe de musique ne peut se produire sur scène. Il se rend alors à l’Algiers Motel où s’y trouve un bar clandestin et où un groupe d’Afro-Américains fêtent le retour d’un vétéran du Vietnam. La police entend des coups de feu, provenant d’un motel, elle s’y rend pour tenter de trouver qui est le tireur. 

Dans le motel, le film se transforme en huit clos et devient une tension constante. Lors des arrestations, la police utilise des méthodes plus que douteuses afin de découvrir l’identité du tireur. Entre violences physiques et tortures psychologiques, les propos racistes fusent de la part de policiers blancs. Durant cette nuit d’arrestation, trois personnes noires ont été abattues par des policiers blancs, qui seront jugés non coupables.

Détroit a connu quelques critiques. On reproche à Kathryn Bigelow, première femme a recevoir l’Oscar de la meilleure réalisatrice en 2010 pour The Hurt Locker, d’avoir omis certains détails sur les évènements. Certains lui reproche de s’emparer du sujet de la brutalisation des Afro-Américains, alors que c’est une femme blanche. Dans une interview pour le Guardian, elle s’est expliquée : « Suis-je la mieux placée pour raconter cette histoire ? Certainement pas. Mais j’ai pu le faire, alors que cela faisait cinquante ans que cette histoire attendait d’être racontée. Il y a une responsabilité que la communauté blanche se doit de prendre en compte pour le racisme aux États-Unis. J’essaye, avec les moyens que j’ai, d’encourager la conversation. »

Get Out de Jordan Peele (2017)

Chris (Daniel Kaluuya) dans Get Out. DR : Universal Pictures

Chris, un jeune Afro-américain va rencontrer les parents de Rose, sa petite amie blanche. Il est nerveux à cette idée. Le week-end dans la famille de Rose va se transformer en véritable cauchemar. 

Ce premier film de Jordan Peele est un thriller social qui traite du racisme, en particulier de covert racism – que l’on pourrait qualifier de racisme caché en français. Dès les premières scènes, on comprend l’inquiétude de Chris : « Ils savent que je suis noir ? ». Rose le rassure : « Mon père aurait voter pour Obama une troisième fois s’il avait pu », cette petite phrase, qui peut paraître anodine pour beaucoup de personnes non racisées, ne l’est pas. Si cette phrase n’a rien de haineux, elle démontre qu’une personne est d’abord vu par sa couleur et non en tant qu’individu. C’est ça, toute la puissance de Get Out. Jordan Peele a aussi glissé plusieurs références à l’Histoire des Afro-Américains. Le jardinier devant la maison ou le coton de la chaise de Chris sont des référence à l’esclavage. 

Get Out a explosé le box-office américain avec plus de 250 millions de dollars de recettes. En 16 jours, le film a récolté 100 millions de dollars. Une première pour un premier film avec un petit budget, réalisé par un Afro-Américain. 

Le film, sorti peu de temps après l’élection de Trump, casse le mythe des films de l’Amérique post-raciale sortis sous la présidence d’Obama : « Quand j’ai écrit le film, nous vivions dans ce mensonge de l’Amérique post-raciale. Puisqu’un Noir était président, les gens voulaient penser que le racisme n’existait plus », explique Jordan Peele dans un entretien pour les Cahiers du cinéma (n°738, novembre 2017). Beaucoup de films traitaient de l’esclavage, de la ségrégation ou de la guerre de sécession, mais très peu parlaient des violences policières et du racisme ordinaire. Get Out change la donne et permet, malheureusement, à un grand nombre d’Afro-Américain de se reconnaître dans le personnage de Chris. 

Dénoncer, mais pas trop

Certains films dénoncent gentillement le racisme et la discrimination, pour ne pas vexer le public blanc. Tout est une question d’argent, il faut à la fois attirer le public noir et celui blanc dans les salles de cinéma. C’est dans ces films que le complexe du white savior (le sauveur blanc, en français) apparaît. Que l’histoire soit inspirée de faits réels ou une pure fiction, il y aura un personnage blanc, principal ou secondaire, qui viendra en aide aux Afro-Américains, pour les blancs ne soient pas tous vus comme mauvais. C’est souvent ces films qui entrent dans la course aux Oscars et repartent avec des récompenses, parfois au détriment de certaines œuvres dénonçant réellement le racisme. 

La Couleur des sentiments de Tate Taylor (2011)

Skeeter (Emma Stone), Octavia Spencer (Minny) et Viola Davis (Aibileen) dans La Couleur des sentiments. DR : The Walt Disney Company

Skeeter (Emma Stone) vient de terminer ses études de journalisme et est de retour dans sa ville, Jackson (Mississippi). Elle se lie d’amitié avec deux domestiques noires Aibileen (Viola Davis) et Minny (Octavia Spencer). Skeeter les a convaincu de témoigner, dans un livre, de leurs conditions de vie et de travail, en pleine ségrégation. Le film de Tate Taylor est adapté du roman du même nom de Kathryn Stockett.

Ce feel good movie sorti sous la présidence d’Obama, a reçu plusieurs critiques à sa sortie. Il traite de la ségrégation dans les années 1960 mais met en scène un personnage principal blanc, Skeeter. Le film est accusé de faire de l’appropriation culturelle. L’histoire était censé être centrée sur les droits civiques et le combat des Afro-Américains pour l’égalité. À la place, ce combat est mené par une jeune journaliste blanche. Certains spectateurs y ont vu une réécriture de l’Histoire des droits civiques. Dernièrement, le film est devenu numéro 1 des films les plus vues sur Netflix US, faisant ainsi remonter les critiques déjà évoquées lors de sa sortie. En 2018, dans une interview pour le New York Times, l’actrice Viola Davis considérait déjà le long métrage comme « problématique » et exprimait le regret « d’en avoir fait partie ».

Les figures de l’ombre de Theodore Melfi (2016)

(De gauche à droite, au premier plan) Katherine Johnson (Taraji P. Henson), Dorothy Vaughan (Octavia Spencer) et Mary Jackson (Jannelle Monae) dans Les Figures de l’ombre. DR : Twentieth Century Fox

Trois scientifiques afro-américaines travaillent dans l’ombre de leur collègues blancs et masculins à la NASA. Leur travaille permet aux États-Unis de prendre la tête de la conquête spatiale, grâce à la mise en orbite de l’astronaute John Glenn. Il s’agit de l’adaptation du livre du même nom de Margot Lee Shetterly.

Dans la même lignée que La Couleur des sentiments, le film de Theodore Melfi se passe pendant la ségrégation. Il s’agit de la véritable histoire de Katherine Johnson et de ses amies. Elles travaillaient à la NASA, sur les programmes Mercury et Apollo 11 vers la Lune en 1969. Bien que cette histoire et les protagonistes aient véritablement existé, une scène fictive a créé la polémique. Al Harrison (Kevin Costner) est érigé en white savior. Il décide de supprimer les pancartes « colored » des toilettes, pour que son employé Katherine Johnson (Taraji P. Henson) n’ait plus à se rendre à l’autre bout de son lieu de travail pour utiliser des toilettes. Le scénario a été whitewashed (blanchit en français). Katherine Johnson l’affirme dans une interview pour Vice : « Je pouvais aller dans n’importe quelles toilettes »

Green Book : Sur les routes du sud de Peter Farrelly (2018)

Tony Lip (Viggo Mortensen) et Dr Don Shirley (Mahershala Ali) dans Green Book. DR : Metropolitan Film Export

Tony Lip (Viggo Mortensen), un videur italo-américain du Bronx, raciste, est engagé pour conduire et protéger un pianiste noir de renommée internationale, Dr Don Shirley (Mahershala Ali). Un périple de Manhattan jusqu’au Sud profond, en pleine ségrégation. Pour trouver où se loger, ils suivent le « Green Book » contenant les lieux pour accueillir les personnes de couleur.

Beaucoup n’apprécient pas la façon dont est traité le racisme dans ce road-movie. Là encore, il est question de white savior dans une atmosphère feel good, rendant presque facile de gérer le racisme. Le film exploite peu le « Green Book » qui permettait aux noirs de voyager en sécurité et de ne pas se faire rejeter d’un établissement. Selon la famille du musicien, le film serait une « symphonie de mensonges, utilisant le point de vu d’un homme blanc sur la vie d’un homme noir ». Le long métrage a été réalisé uniquement à partir des témoignages du fils de Tony Lip.

Pourtant, Green Book a remporté l’Oscar du meilleur film en 2019 face à BlackKklansman de Spike Lee. Ce dernier n’a d’ailleurs pas caché son mécontentement. Si l’Académie voulait vraiment dénoncer le racisme, il aurait fallu voter pour le film de Spike Lee. La victoire de Green Book montre que l’Académie a encore du progrès à faire en matière de discrimination et d’égalité.

Si à première vue, les intentions de ces films paraissent bonnes et engagées, certains détails vont créer la polémique. Peu importe quand ces films ont été tournés, il y a toujours un moment où ils refont tristement écho à l’actualité. Il y a encore beaucoup de travail à faire en terme de discrimination, racisme et violences policières. 

Les films à voir pour s’éduquer et comprendre

  • Je ne suis pas votre nègre de Raoul Peck. Documentaire, avec la voix de Joey Starr, basé sur les écrits de James Baldwin. Le documentaire retrace les luttes pour les droits civiques. Disponible sur Netflix, sur La Toile et gratuitement sur le site d’Arte jusqu’au 12 juin.
  • Le 13e d’Ava DuVernay. Ce documentaire fait le lien entre la race, la justice et l’incarcération de masse aux États-Unis. Le titre fait référence au 13e amendement de la Constitution américaine qui interdit l’esclavage. Disponible sur Netflix.
  • Ouvrir la voix d’Amandine Gay. Documentaire sur les différentes expériences des femmes noires et les clichés qu’elles subissent. Disponible sur La Toile.
  • L.A. 92 : les émeutes de T.J Martin et Daniel Lindsay. Documentaire qui revient sur le procès de Rodney King, à l’origine des émeutes à Los Angeles en 1992. Disponible sur Netflix.
  • Black Panthers d’Agnès Varda. Court métrage documentaire, au cœur des Black Panthers à Oakland (Californie) lors du procès de Huey Newton. Disponible gratuitement sur Trois Couleurs avec MK2 Curiosity.
  • Hello privilege. It’s me, Chelsea d’Alex Stapleton. Chelsea Handler, comédienne et host du talk-show Chelsea Lately, s’interroge sur le white privilege et sur sa propre position dans l’industrie de l’entertainment en tant que femme blanche. Disponible sur Netflix.

Margot Douétil

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